Quand les gens me demandent "D'où viens-tu?" et que je réponds "Montréal", ils veulent tout de suite savoir de quel quartier (même les gens de Québec!). Quand je dis "Plateau Mont-Royal", ils sautent tout de suite aux (fausses) conclusions. "T'es une BoBo!", "T'es une pèteuse", "C'est pour ça ton petit côté bohème", "Ah avec les riches...", "Le pays des Français!", etc. À tout ceci je dis non.
Non.
Le Plateau d'il y a trente ans, ce n'est pas le Platô d'aujourd'hui.
Mon quartier, c'était le Plateau de Michel Tremblay.
Le Plateau des BS, le Plateau des crottés, le Plateau des matantes en jaquette qui jasent sur leur balcon en fumant cigarette sur cigarette. Bref, un quartier comme un autre.
Le Plateau de chez Croteau, celui de chez Woolworth, Greenberg, Rossy et j'en passe.
Le Plateau des bineries, le Plateau des tavernes "Bienvenue aux dames".
Le Plateau des orphelins de Duplessis, le Plateau des "de souche", blancs, catholiques.
Y en avait pas des artistes. (Peut-être, mais y étaient pas connus)
Y en avait pas des bars branchés.
Y en avait pas des Français pis des étranges. (Français et tous étranges confondus, je vous aime)
Y en avait pas des condos.
Y en avait pas des riches.
Y en avait pas des BoBos.
Bon.
J'expose la réalité, les faits(?), enfin mes perceptions, ce qui m'appartient.
Ma vie, c'était la paroisse, la messe tous les dimanches en petite robe à fleur et les matantes en fourrure qui sentent le parfum.
(Oui, y en avait des hippies athées, mais on les fréquentait pas.)
Ma vie, c'était la ruelle, les cours d'école après 16h, le parc Lafontaine, la Ronde, le vélo.
(Oui, y en avait des belles petites cours gazonnées, mais on n'avait pas ça.)
Ma vie, c'était la faim, les lunchs décevants dans des sacs en plastique et les autres ricanant.
(Oui, j'aurais pu me les faire toute seule mes lunchs, mais je ne le savais pas.)
Ma vie, c'était l'école, la préparation aux sacrements, les cours de piano classique et le retour à la maison dans la voiture de ma professeure qui fumait dans la voiture ET mâchait de la gomme à la menthe en même temps, quelle horreur.
(Oui, j'aurais pu changer de prof, mais je ne le savais pas.)
Ma vie, c'était la paranoïa, la certitude que les autres ne m'aimaient pas et ma soumission à leur égard.
(Oui, j'aurais dû en parler à mes parents, mais cinq enfants, ça occupe.)
Ma vie, c'était les notes excellentes et la paranoïa qui augmente, les profs qui me chouchoutent et la paranoïa qui s'enflamme.
(Oui, j'aurais pu dire que les compliments me mettaient mal à l'aise, mais mon égo n'était pas d'accord.)
Ma vie, c'était le camp Jeun-Air l'été et un sentiment de liberté qui n'apparaissait que là-bas, deux à quatre semaines par année.
(Oui. Rien à dire de plus.)
Ma vie, c'était une famille dysfonctionnelle, des gens qui souffrent et qui le gèrent mal.
(Oui, je les aimais, je les aime et je les aimerai.)
Ma vie, c'était mon garde-robe et mes pets, mon toutou, mes poupées, la masturbation et la musique, surtout quand ça criait autour.
(Oui, je me masturbais, même si je ne savais pas ce que c'était.)
J'ai appris à fumer, j'ai appris à voler, j'ai appris à souffrir et à me la fermer.
J'ai appris le vélo, j'ai appris la musique, j'ai appris à aimer et à m'évader.
J'ai appris que nager n'est pas un réflexe naturel, après avoir failli me noyer trois fois.
J'ai appris qu'une amie qui essaie de nous tuer n'est pas une vraie amie.
J'ai appris que deux personnes qui s'aiment peuvent ne pas souvent être d'accord, peuvent souvent être en désaccord et s'aimer quand même.
J'ai appris que deux personnes qui s'aiment et qui sont malades (troubles anxieux non diagnostiqués) peuvent être incapables de vivre ensemble et de s'accorder, mais continuer de s'entraider.
J'ai appris que l'amour est plus fort que tout, que l'espoir en vaut le coup, que la persévérance peut nous mener partout.
J'ai appris que de se faire respecter n'est pas une chose qui va de soi, mais qui s'acquiert avec beaucoup de temps et de douleur.
J'ai appris que je pouvais aimer, être blessée, ne plus y croire et aimer encore.
Surtout, j'ai appris que je n'étais vraiment pas la seule à trouver la vie difficile.
Le Plateau, ce n'était pas le Pérou, mais c'était mon nid, des fois piquant, des fois douillet, mais toujours présent.
Merci de m'avoir donné la vie. Merci de m'avoir nourrie. Merci de m'avoir appris.
Je ne regrette rien, je n'ai manqué de rien, je continue mon chemin.
Tiens.
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